Enseigner avec le numérique

Le plagiat étudiant en question

© Université de Namur

Le plagiat à l'université est une question vive et la lutte s'organise dans les instituts de formation. Comment définir le plagiat dans le contexte académique et pour quelles réponses face à quels besoins? Faut-il abandonner les rayures pour écrire de façon originale à l'université ?

Actualité - 9.03.2021
Auteur(s): Catherine Dolignier

Aux origines

Depuis Martial (Martial, Epigr. Lib. I, 52 ; 1er siècle après J.-C.), le plagiat se définit comme l'appropriation immorale d'un texte sans l'attribuer à son auteur.

Le plagiaire vole un texte, le copie littéralement ou effectue des modifications et usurpe le statut d'auteur. Le critère moral et le critère linguistique que reprennent au XVIIIème siècle les articles plagiat, plagiaire de L'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert en constituent les attributs définitoires.

Du côté de la loi

En droit, le plagiat n'est pas un concept reconnu. Sont retenus :

  • les violations au droit d'auteur par contrefaçon
  • les actes de « parasitisme fautif », soit l'usurpation de la réputation d'autrui dans un contexte scientifique (Latil, 2017)

Le critère incriminant est la similarité textuelle, c'est-à-dire la reprise littérale ou formelle, exception faite du droit de citation, qui autorise l'intégration dans un texte indépendant d'une citation délimitée et référencée dans un objectif scientifique.

Le plagiat à l'université

 2 paradigmes mais des critères linguistiques partagés

L'étude de la littérature de recherche anglo-saxonne qui considère le plagiat comme une question vive conduit à 3 constats.

Tout d'abord, l'appréhension du phénomène est obscurcie car c'est une question sensible. Le nombre exponentiel des publications en témoigne. L'existence d'un « récit » sur le plagiat porté par les médias influence les productions scientifiques sans que la preuve ne vienne le corroborer : l'étudiant digital native est potentiellement un tricheur à la faveur du développement d'internet et des outils numériques.

Ensuite, dans un contexte de formation qui délivre des certifications, le plagiat est englobé dans le phénomène plus large de la tricherie jusqu'à se confondre avec elle : toute pratique non conforme aux règles éthiques de l'université est assimilée au plagiat, comme, par exemple, le fait d'obtenir des questions ou des réponses avant un examen (Le plagiat :informer, sensibiliser et prévenir).

Enfin, 2 conceptions du plagiat s'opposent au sein de l'université :

  • l'une adopte l'angle juridico-moral à l'origine des chartes, des codes de bonne conduite et de l'adoption des logiciels « anti plagiat »
  • l'autre une approche didactique. Cette dernière écarte l'intention immorale pour mettre en avant les processus d'apprentissage de l'écriture scientifique.

Pourtant, des 2 paradigmes coexistant dans le contexte académique, on peut dégager un corps de définition commun. Il se construit autour des critères linguistiques qui permettent d'identifier le plagiat et qui sont souvent réduits à la similarité entre la source et le texte cible. C'est le principe de détection des logiciels adoptés par les universités comme Compilatio. Preuve en est la cristallisation des règlements universitaires sur les guillemets de citation. Ce ne sont des critères ni nécessaires, ni suffisants. Dans un contexte d'apprentissage, le fait d'appréhender le plagiat sous l'angle linguistique, en excluant l'angle moral, doit conduire à considérer les modes de faire des communautés disciplinaires de référence et à les enseigner explicitement

Un contexte d'apprentissage spécifique

Généralement, les discours relatifs au plagiat destinés aux étudiants ne rendent pas compte de la vocation de l'écriture scientifique à renouveler les savoirs ni de la spécificité de l'auteur scientifique. En se focalisant sur la citation et la paraphrase, les préconisations sur le plagiat s'attachent à promouvoir une écriture linguistiquement originale et transparente qui, idéalement, référencie les sources, distingue les formes « canoniques » de reformulation (copie ou paraphrase élaborée[1]) ainsi que les frontières de la reformulation plutôt qu'une écriture intellectuellement originale, autrement dit qui fait bouger les choses. Cette transparence ne correspond pas aux pratiques effectives de la communauté discursive scientifique.

Le plagiat manifeste les difficultés à :

  • s'acculturer à des champs disciplinaires spécialisés
  • appréhender de nouveaux genres d'écrits
  • gérer les discours des auteurs scientifiques, à les hiérarchiser dans leur circulation historique et à les tisser avec le questionnement individuel selon les objectifs discursifs visés : expliquer la pensée d'autrui et/ou s'en servir pour penser, montrer ce qu'on a appris et/ou argumenter pour créer du savoir.

Pour comprendre le plagiat étudiant et pouvoir y remédier, il faut d'abord permettre aux étudiants de comprendre que la référence sert à assurer le système de la preuve et la circulation des savoirs. En situant sa recherche dans un continuum de savoirs, ciblé, délimité mais non fini, l'auteur ancre sa recherche dans un champ. Il montre qu'il maitrise ce champ et il s'y assure une « niche ». Il s'agit de renouveler les points de vue, de construire de nouvelles connaissances ou, du moins de les confirmer. Par conséquent, il n'y a pas d'écriture ex nihilo : depuis Bakhtine (1979, Esthétique de la création verbal), il est reconnu que tout texte porte les traces d'autres textes et que la voix de tout locuteur est parcourue par d'autres voix ou points de vue.

On écrit donc à partir de ce qui est déjà écrit mais à la différence de la littérature qui a tendance à effacer ses sources, l'écriture de recherche que l'étudiant étudie, dont il rend compte ou qu'il cherche à produire dans l'avancée de son cursus, élabore la visibilité du discours d'autrui par l'attribution de références, pour permettre la lisibilité des sources, leur traçabilité. Dans l'écrit scientifique de recherche, l'exhibition des sources fait partie de l'écriture, certes comme principe déontologique lié à la reconnaissance de la dette mais surtout comme principe fonctionnel pour permettre la progression des connaissances.

Mais il faut aussi faciliter la rencontre des étudiants avec des savoirs problématisés ; rencontre qui déstabilise des formes de travail préalablement construites. Dans le primaire et le secondaire, la transposition didactique des savoirs s'inscrit rarement dans une perspective épistémologique, historique et critique de ces savoirs. Or ce sont ces perspectives qui permettraient aux apprenants de mieux gérer l'hétérogénéité des voix liée aux discours rapportés d'autrui. Il faut enseigner à repérer ces voix, à analyser leur hiérarchisation dans les textes lus, leurs formes et insertion dans le texte qui s'écrit pour permettre aux étudiants de gérer en production le « feuilletage » du discours. La représentation du discours d'autrui prend de nombreuses formes :

  • citer
  • copier
  • reformuler
  • suggérer

syntaxiquement de façon indépendante de son propre discours ou non.

Ce sont des possibilités, des choix. Leur variation dépend avant tout de ce qu'on cherche à faire avec les discours d'autrui.

La question du plagiat prend alors un autre éclairage dans le contexte universitaire. L'aspect éthique est connu : plagiat comme vol qui contrevient au droit d'auteur mais aussi tricherie pour obtenir une certification. D'un point de vue didactique, ce qui nous intéresse ici, c'est le plagiat comme obstacle au travail intellectuel : du côté des lecteurs, le plagiat les empêche de suivre le cheminement de la connaissance, d'élaborer leur propre analyse en consultant à leur tour les sources pour faire progresser le savoir (Bergadaà, 2015). Du côté du scripteur, l'absence de références fait obstacle à son développement intellectuel, à son « devenir-auteur » : faute de reconnaitre autrui, il ne peut se positionner, s'inscrire dans la circulation des discours. Plagier, c'est rester à l'extérieur ou ne pas savoir poser ses marques à partir des rayures en quelque sorte.


[1] La paraphrase élaborée ou suffisante s'oppose à la paraphrase insuffisante qui conserve le sens mais varie peu la forme : pour le vocabulaire est utilisé des synonymes et pour la syntaxe, les changements sont de surface, par exemple avec des permutations de groupes.

Publication : 9.03.2021